L’option bonapartiste en voie de réalisation en Algérie

De toute évidence en cette période de crise politique aiguë, l’Armée  du capital algérien a pris conscience de l’impérative nécessité du renouvellement «démocratique» institutionnel. Mais selon les conditions dictées par son État-major. En effet, face à l’érosion des instances politiques dirigeantes grabataires corrompues, son objectif est d’instaurer un nouveau compromis historique par l’intégration d’une clique politique rénovée et modernisée partageant les intérêts des différentes composantes de la société civile bourgeoise mais dans le maintien de l’identique système capitaliste « socialiste » immuable (sic) ; dans le prolongement des précédentes restructurations de l’État opérées en 1988 avec l’instauration du multipartisme (au lendemain des émeutes d’octobre 1988), et dix années plus tard, avec  l’institutionnalisation de la Concorde nationale (au terme de la décennie noire qui força les oligarques à partager le pouvoir avec la nouvelle bourgeoisie marchande et des services), restructurations animées par la même résolution de sauvegarder en équilibre le  système instauré au lendemain de l’indépendance de l’Algérie. Avec le régime algérien : c’est l’éternel changement dans la continuité.

Aujourd’hui, pour réussir son opération de lifting politique afin d’assurer la pérennité de l’équilibre du système sénile, l’État-major de l’armée table sur les carences rédhibitoires du mouvement démocratique bourgeois qu’il s’assure de garder divisé – chaque clique avançant en désordre ses énarques aux ordres. Notamment sur l’impéritie congénitale de ces nouvelles « élites » politiques bourgeoises autoproclamées, impuissantes à représenter ou à organiser un agglomérat social alternatif exprimant les intérêts de l’ensemble de la bourgeoisie algérienne tous secteurs économiques confondus. La multiplicité des partis (des cliques aspirants à la gouvernance) sont  incapables de devenir la caisse de résonance de toutes les couches sociales privilégiées.  C’est qu’avec la crise économique mondiale – dans chacun des pays de la périphérie – la plus-value se raréfie et suscite de ce fait de plus âpres disputes entre les factions appelées à la curée. Le prolétariat algérien, les jeunes, la petite-bourgeoisie pléthorique servant de paravent – de faire valoir et de chair à manifester pour les cliques-partis aspirants à la gouvernance.

En tout état de cause, cette faiblesse politique du mouvement démocratique bourgeois stipendié et désuni assure à l’Armée une prééminence dans la gestion de la crise. Puissante de ses baïonnettes et de son unité, qui assure sa suprématie, l’armée peut prétendre se ranger officiellement «du côté du Mouvement 22 février», et assurer «accompagner» le mouvement mais en conservant en réalité le contrôle sur la transition… afin que le « changement » ne change rien d’important.

Certes un enrégimentement pérenne du pouvoir est envisageable mais il serait préjudiciable aux intérêts du capital, à notre époque d’extinction des dictatures militaires et du florilège des dictatures « démocratiques » électoralistes. Aujourd’hui, dans cette période de crise économique mondiale marquée par une guerre commerciale exacerbée, l’Algérie a besoin de stabilité et d’un régime «civil démocratique électoraliste bourgeois» pour affronter efficacement-unitairement la compétition internationale, notamment dans les secteurs de l’énergie où elle dispose d’une industrie pétrolière et gazière technologiquement efficiente, donc capable de résister à l’âpre concurrence. Mais pour ce faire, l’unité nationale – donc le repartage des prébendes locales – doit être réalisée une fois pour toute (jusqu’à la prochaine contestation de l’une ou l’autre des factions aspirant à la gouvernance de l’État du capital).

Quoi qu’il en soit, en Algérie le «capital» exige une administration politique développée et moderne apte à s’adapter à la concurrence économique internationale. Or cette représentation politique fait cruellement défaut. Existent uniquement les partis clientélistes inféodés au régime, peuplés de parasites politiques incompétents et de prédateurs des richesses nationales. Depuis l’indépendance de l’Algérie, la domination économique et politique de la «bourgeoisie de clique étatique» s’appuie essentiellement sur «l’administration bureaucratique» de la rente pétrolière et gazière pour assurer la redistribution parcimonieuse de cette rente d’abord aux clientèles proche de la clique au pouvoir, puis quand il en reste, aux autres cliques périphériques. Le drame présent, c’est que ces « restes » se raréfient au fur et à mesure de l’approfondissement de la crise économique mondiale et de ses répercussions sur l’économie nationale.

De fait, depuis le soulèvement populiste du 22 février, devant les segments de classe bourgeois déterminés à être représentés au sommet de l’État et face aux secteurs économiques de la petite-bourgeoisie (professions libérales,  commerçants, micros-entreprises, services, etc.) impatients d’accéder à l’auge législative et gouvernementale, l’État-major de l’armée temporise en optant pour le maintien du statu quo et son «patriotisme économique» afin de préserver le secteur énergétique, en proie aux plus vives convoitises…Malheureusement, la rente s’amenuise et les troubles sociaux et politiques ne font rien pour accroitre l’exploitation de la main-d’oeuvre algérienne… au contraire.

La loi et l’ordre bonapartiste

Après six mois de soulèvement, les rouages de l’État algérien se grippent, l’économie périclite, la crise budgétaire s’accentue, le système politique s’ankylose et les factions politiques étranglent la poule au pétrole d’or à force de la malmener. Les institutions étatiques sont menacées d’éclatement. L’Algérie est menacée d’implosion. Le « régime » (entendre ici l’équilibre des factions établit depuis quelques décennies) est en pleine déliquescence. C’est dans ce contexte de crise politique (conséquence de la crise économique) que le pouvoir grabataire en sursis, soutenu à bout de bras par l’Armée, contre la volonté plébiscitaire des autres factions écartées de l’auge gouvernementale, tente de recomposer l’équilibre politique entre ces différentes fractions bourgeoises recyclées. Mais, avec la dégénérescence des anciennes instances politiques «représentatives» algériennes et l’incapacité de la bourgeoisie algérienne d’imposer sa feuille de route historique, l’État-major de l’armée se voit contraint d’assurer lui-même la gouvernance du pays (situation ressemblant beaucoup à ce qui se passe en Égypte et en Libye). Cette solution transitoire de type bonapartiste, en dépit de son anachronisme et de ses préjudiciables répercussions économiques, est l’unique option «politique» susceptible d’éviter l’effondrement des institutions étatiques capitalistes, en particulier le cœur de l’État (le conglomérat énergétique et militaire et l’administration publique). Mais surtout seule apte à circonscrire les affrontements de classe inévitables par, si besoin est, la répression tous azimuts, voire la restriction totale des « libertés démocratiques bourgeoises ». Ne soyez pas étonné d’entendre les hauts cris de la petite-bourgeoisie de gauche comme de droite – face à l’État bonapartiste qu’ils auront eux-mêmes favorisés.

Une chose est certaine : en dépit de l’insignifiance des propositions politiques échafaudées par les diverses entités bourgeoises autoproclamées (Forum, Panel), la mobilisation populaire n’est pas prête de se calmer. Seule la menace de la répression militaire pourrait freiner  la détermination du mouvement populiste à poursuivre sa mobilisation pour la défense du pouvoir d’achat et pour la valorisation du travail salarié…ce qui n’est évidemment pas à l’agenda de l’armée ni des partis de la bourgeoisies, qui jouent avec le feu populiste comme des pyromanes.

À la faveur de l’imposition de ce coup d’état bonapartiste, de nombreux membres du mouvement démocratique bourgeois actuel et ancien se rangeront sous la bannière  de l’Armée, en échange de quelques sinécures et prébendes garanties par le régime bonapartiste. Déjà, la majorité des membres des anciens partis politiques, notamment le FLN et le RND, a prêté allégeance au nouveau homme fort du pouvoir, le général Ahmed Salah Gaïd, probable futur empereur galonné de l’Algérie.

Les islamistes

En ce qui concerne les islamistes, décontenancés par l’éruption du soulèvement populaire « démocratique bourgeois et laïque », qui s’est distingué par la participation des femmes et par l’exhibition d’un esprit solidaire national hissé comme étendard contre les tentatives de  divisions ethniques entre «Arabes» et «Kabyles» opérées par le pouvoir, ils demeurent étrangement circonspects. A priori, ils se sont ralliés aux orientations téméraires du FLN qui soutient, lui,  le général Ahmed Salah Gaïd. De toute évidence l’islamisme politique ne fait plus recette. En revanche, demeure fortement prégnante l’idéologie salafiste, elle-même appelée à disparaître du paysage culturel reconfiguré de l’Algérie, à la faveur de l’émergence de cette «évolution» larvée des mentalités. Au reste, l’épouvantail islamiste ne fait plus peur parce qu’il n’est plus utile au partage des pouvoirs économique, politique et donc médiatique-idéologique. L’agitation du spectre islamiste n’effraye pas la nouvelle jeunesse moderne indifférente à l’embrigadement salafiste et au chantage politique du régime (c’est nous ou c’est l’islamisme). En corollaire, même les imams officiels n’échappent pas à la contestation populaire.

De manière générale, dans cette passe d’armes entre le Mouvement 22 février et le pouvoir cristallisé par l’État-major de l’armée, l’enjeu s’est déplacé au sein du premier camp «belligérant» politique. En effet, on assiste, au sein du Mouvement 22 février, à l’apparition des premières fissurations entre les partisans de la composante « radicale » portée par les éléments modernistes les moins crédules – les populations scolarisées des grandes agglomérations et les mouvements issus de la Kabylie de tout temps opposés au régime – et les tenants pusillanimes de la ligne « modérée », disposés à adhérer au projet bonapartiste de l’État-major.

Aussi, du point de vue des intérêts du capital algérien, en l’absence d’entente entre les différentes fractions bourgeoises pour le reconfiguration de l’ancienne clique dirigeante disqualifiée et à défaut de la reconstitution de nouveaux corps intermédiaires politiques, syndicaux, et ONG, la solution bonapartiste est inscrite dans le plan de stabilisation du pouvoir par l’État-major de l’armée pour éviter l’effondrement des institutions étatiques. Car, comme l’a écrit Friedrich Engels: «une semi-dictature bonapartiste est la forme normale». Elle défend les grands intérêts matériels de la bourgeoisie, même contre la volonté de la bourgeoisie, mais ne laisse à la bourgeoisie aucune part dans le gouvernement. La dictature à son tour est forcée, contre sa volonté, d’adopter les intérêts matériels de la bourgeoisie comme siens».

 

 


Bonapartisme : le bonapartisme est un concept marxiste qui désigne une forme de gouvernement bourgeois autoritaire, qui se place en apparence au-dessus des conflits de parti pour mieux maintenir un ordre menacé.

 « Par bonapartisme, nous entendons un régime où la classe économiquement dominante, apte aux méthodes démocratiques de gouvernement, se trouve contrainte, afin de sauvegarder ce qu’elle possède, de tolérer au-dessus d’elle le commandement incontrôlé d’un appareil militaire et policier, d’un « sauveur » couronné. Une semblable situation se crée dans les périodes où les contradictions de classes sont devenues particulièrement aiguës : le bonapartisme a pour but d’empêcher l’explosion. » Léon Trotsky.

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