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Poèmes de Bertolt Brecht

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Par le 28 décembre 2017

Chanson : Le Front des travailleurs (vidéo et paroles)Merci Bertolt Brecht

 

Il était plus que difficile de vous offrir dans ce monde en folies, un poème plus juste que celui que j’ai relu ces quelques jours. Il me semble que tout est dedans façon de s’exprimer au sens de la liberté. Nous avons les moyens de sortir de cet engrenage de turpitudes pour tous. Un modeste Panda qui ne signera pas ce qui ne lui appartiendra. Pas ! Questions que se pose un ouvrier qui lit Qui a construit Thèbes aux sept portes ? Dans les livres, on donne les noms des Rois. Les Rois ont-ils traîné les blocs de pierre ? Babylone, plusieurs fois détruite, Qui tant de fois l’a reconstruite ? Dans quelles maisons De Lima la dorée logèrent les ouvriers du bâtiment ? Quand la Muraille de Chine fut terminée, Il restera dans ses souvenirs que la célèbre chanson du Chili comme à Prague.

Où allèrent ce soir-là les maçons ? Rome la grande Est pleine d’arcs de triomphe. Qui les érigea ? De qui Les Césars ont-ils triomphé ? Byzance la tant chantée. N’avait-elle que des palais. Pour les habitants ? Même en la légendaire Atlantide Hurlant dans cette nuit où la mer l’engloutit, Ceux qui se noyaient voulaient leurs esclaves. Le jeune Alexandre conquit les Indes. Tout seul ? César vainquit les Gaulois. N’avait-il pas à ses côtés au moins un cuisinier ? Quand sa flotte fut coulée, Philippe d’Espagne Pleura. Personne d’autre ne pleurait ? Frédéric II gagna la Guerre de sept ans. Qui, à part lui, était gagnant ? A chaque page une victoire. Qui cuisinait les festins ? Tous les dix ans un grand homme. Les frais, qui les payaient ? Nos défaites ne prouvent rien Nos défaites ne prouvent rien Quand ceux qui luttent contre l’injustice Montrent leurs visages meurtris Grande est l’impatience de ceux Qui vivent en sécurité. De quoi vous plaignez-vous ? demandent-ils Vous avez lutté contre l’injustice ! C’est elle qui a eu le dessus, Alors taisez-vous Qui lutte doit savoir perdre ! Qui cherche querelle s’expose au danger ! Qui professe la violence N’a pas le droit d’accuser la violence ! Ah ! Mes amis Vous qui êtes à l’abri Pourquoi cette hostilité ? Sommes-nous Vos ennemis, nous qui sommes les ennemis de l’injustice ? Quand ceux qui luttent contre l’injustice sont vaincus L’injustice passera-t-elle pour justice ? Nos défaites, voyez-vous, Ne prouvent rien, sinon Que nous sommes trop peu nombreux À lutter contre l’infamie, Et nous attendons de ceux qui regardent Qu’ils éprouvent au moins quelque honte. Eloge de la dialectique L’injustice aujourd’hui s’avance d’un pas sûr. Les oppresseurs dressent leurs plans pour dix mille ans.

La force affirme : les choses resteront ce qu’elles sont. Pas une voix, hormis la voix de ceux qui règnent, Et sur tous les marchés l’exploitation proclame : c’est maintenant que je commence. Mais chez les opprimés beaucoup disent maintenant : Ce que nous voulons ne viendra jamais. Celui qui vit encore ne doit pas dire : jamais ! Ce qui est assuré n’est pas sûr. Les choses ne restent pas ce qu’elles sont. Quand ceux qui règnent auront parlé, Ceux sur qui ils régnaient parleront. Qui donc ose dire : jamais ? De qui dépend que l’oppression demeure ? De nous. De qui dépend qu’elle soit brisée ? De nous. Celui qui s’écroule abattu, qu’il se dresse ! Celui qui est perdu, qu’il lutte ! Celui qui a compris pourquoi il en est là, comment le retenir ? Les vaincus d’aujourd’hui sont demain les vainqueurs Et jamais devient : aujourd’hui. (traduction Maurice Regnaut) L’heure n’est pas à la poésie Je sais bien : On n’aime que Les gens heureux. Leur voix Nous plaît. Leur visage est beau. L’arbre étiolé de la cour Dénonce l’aridité du sol, mais Les passants le traitent d’estropié A juste titre. Je ne vois Ni les bateaux verts ni les joyeuses voiles du Sund. De tout cela Je ne vois que le filet déchiré des pêcheurs. Pourquoi ne parlé-je que De la quadragénaire qui chemine le dos voûté ? Les seins des jeunes filles Sont chauds comme aux temps passés. Une rime dans ma chanson Me semblerait presque être une insolence. En moi s’affrontent L’enthousiasme à la vue du pommier en fleurs Et l’effroi lorsque j’entends les discours du barbouilleur.* Mais seul le second Me pousse à ma table de travail. (*Brecht aimait utiliser ce sobriquet pour désigner Hitler qui voulait devenir peintre en suivant l’Ecole des Beaux-Arts de Vienne.) Poème aux jeunes Je vécus dans les villes au temps des désordres et de la famine Je vécus parmi les hommes au temps de la révolte Et je m’insurgeais avec eux Ainsi passa le temps qui me fut donné sur la Terre Je mangeais en pleine bataille Je me couchais parmi des assassins Négligemment je faisais l’amour et je dédaignais la nature Ainsi passa le temps qui me fut donné sur la Terre De mon temps les rues conduisaient aux marécages La parole me livra aux bourreaux J’étais bien faible mais je gênais les puissants Ou du moins je le crus Ainsi passa le temps qui me fut donné sur la Terre Les forces étaient comptées Le but se trouvait bien loin il était visible pourtant Mais je ne pouvais pas en approcher Ainsi passa le temps qui me fut donné sur la Terre Vous qui surgirez du torrent où nous nous sommes noyés Songez quand vous parlez de nos faiblesses A la sombre époque dont vous êtes sortis Nous traversions les luttes de classes Changeant de pays plus souvent que de souliers Désespérés que la révolte ne mît pas fin à l’injustice Nous le savons bien La haine de la misère creuse les rides La colère de l’injustice rend la voix rauque Ô nous qui voulions préparer le terrain de l’amitié Nous ne sûmes pas devenir des amis Mais vous quand l’heure viendra où l’homme aide l’homme Pensez à nous avec indulgence On dit que tu ne veux plus travailler avec nous Tu ne veux plus travailler avec nous, nous dit-on. Tu es fourbu, tu ne peux plus te traîner. Tu es trop las. Tu es au bout de ton rouleau. On ne saurait exiger de toi encore quelque action Sache-le donc : Nous l’exigeons. Si tu es las, si tu t’endors Personne ne viendra t’éveiller et te dire : Debout le repas est prêt. Pourquoi le repas serait-il prêt ? Si tu ne peux plus te traîner Tu resteras couché. Personne N’ira te chercher et te dire : Une révolution a eu lieu. Les usines T’attendent. Pourquoi y aurait-il eu une révolution ? Quand tu mourras, on te mettra en terre Que ta mort soit ta faute ou non. Tu dis : J’ai trop lutté et je ne peux plus me battre. Ecoute : Si tu ne peux plus lutter, tu périras Que ce soit ta faute ou non. Tu dis : j’ai trop longtemps vécu d’espoir, je ne suis plus capable d’espérer. Et qu’espérais-tu donc ? Que la lutte serait facile ? Ce n’est pas le cas. Notre situation est pire que ce que tu croyais. Voici notre situation : A moins d’accomplir des actions surhumaines Nous sommes perdus. A moins de pouvoir faire ce que nul ne peut exiger Nous périrons. Nos ennemis attendent le moment Où nous laisserons tomber les bras. Plus le combat est acharné Et plus las sont les combattants. Les combattants trop las perdront cette bataille La croisade des enfants en 1939 En l’an trente-neuf, en Pologne, Il y eut un combat d’enfer Qui de nombreux hameaux et villes Ne laissa plus rien qu’un désert. La sœur alors perdit le frère, La femme le mari ; l’enfant, Entre les flammes et les ruines, Ne retrouva plus les parents. Plus rien n’est venu de Pologne, Rien au courrier, rien au journal. Mais il court une étrange histoire Dans tout le monde oriental. C’était à l’Est, un soir de neige, Dans une ville on raconta De quelle manière, en Pologne, Une croisade commença. A petits pas, par maigres troupes, Des enfants affamés allaient, Rencontrant dans les bourgs en ruines D’autres enfants qu’ils emmenaient. lls voulaient fuir, fuir ces batailles, Ce cauchemar, fuir à jamais, Ils voulaient un beau jour atteindre Un pays où règne la paix. Un jeune chef marchait en tête, Ce qui leur donnait de l’entrain. Mais grande était son inquiétude : Quel chemin ? Il n’en savait rien. Une enfant de onze ans traînait Un de quatre ans, mais elle avait Tout d’une véritable mère, Seul manquait un pays en paix. Un petit Juif était du nombre, Il portait un col de velours, Toujours nourri de pain très blanc, Il tenait bon au long des jours. Du nombre aussi étaient deux frères, Tous deux stratèges de génie, Ils forçaient des cabanes vides, Seule les en chassait la pluie. Et dans la campagne, à l’écart, Marchait un malingre au teint gris. Il venait, tare épouvantable, D’une ambassade des nazis. Un jeune musicien trouva, Au fond d’un magasin détruit, Un tambour, mais qu’il ne put battre, Car le bruit les aurait trahis. Et les accompagnait un chien, Pour le tuer on l’avait pris, A présent fallait le nourrir,

Nul n’ayant pu prendre sur lui Il y eut un maître d’école, Un élève qui s’appliquait, Qui sur la carcasse d’un tank Ecrivit presque le mot paix. Il y eut aussi un concert. Un torrent faisait tel fracas Qu’au bord on put battre tambour, Sans que personne n’entende, hélas. Il y eut aussi un amour. Elle douze ans, lui trois de mieux. Au milieu d’une ferme en ruines, Elle lui peigna les cheveux. Mais cet amour ne put survivre, Il vint des froids beaucoup trop grands : Comment pourrait fleurir la plante Sur qui la neige tombe tant ? Il y eut aussi une guerre, Car une autre bande existait, Guerre qui prit fin simplement, Puisque rien ne la motivait. On se battait autour des ruines De la maison d’un garde-voie, L’un des partis vit que ses vivres Avaient fondu sans qu’il le voie. A peine eut-il appris la chose, L’autre parti leur fit porter Un plein sac de pommes de terre, Car ventre creux ne peut lutter. Il y eut même un tribunal, Par deux cierges illuminé, L’audience n’alla pas sans mal, Le juge enfin fut condamné. D’un garçon au col de velours, Se déroula l’enterrement Et dans la terre le portèrent Deux Polonais, deux Allemands. Nazi, protestant, catholique, Tous étaient là et pour finir Parla un jeune communiste, Des vivants, de leur avenir. Foi, espoir, rien ne leur manquait, Que la viande et le pain. Celui Qui veut les accuser de vol Leur a-t-il offert un abri ? Et n’accusez pas l’homme pauvre Qui ne les a point invités : Pour cinquante il faut abondance De farine et non de bonté. Quand ils sont deux, ou trois encore, On les accueille volontiers, Mais devant un nombre pareil, De la farine, ils en trouvèrent Dans les décombres d’une ferme. Une enfant mit un tablier, Durant sept heures pétrit ferme, La pâte fut bien travaillée, Le bois pour le feu bien fendu, Pas une miche ne leva, Cuire le pain, nul n’avait su. Ils se dirigeaient vers le Sud. Le Sud, c’est quand il est midi L’endroit où le soleil se trouve, On marche alors tout droit sur lui. Il y eut un soldat blessé Qu’ils trouvèrent sous un sapin. Pendant sept jours ils le soignèrent Pour qu’il leur montre le chemin. Puis il leur dit : Vers Bilgoray Mais tant de fièvre le fit taire, Au huitième jour il mourut Et lui aussi ils l’enterrèrent. Et les poteaux indicateurs, Ceux qui restaient étaient couverts De neige et n’indiquaient plus rien : Tous étaient tournés à l’envers. Ce n’était pas plaisanterie, C’était pour raisons militaires. Mais eux qui cherchaient Bilgoray, En vain, en vain ils le cherchèrent. Ils étaient là, autour du chef. Loin dans la neige il regarda, Puis tendit sa petite main Et dit : Ça doit être là-bas. Une fois, dans la nuit, ils virent Un feu et partirent ailleurs. Une fois passèrent trois tanks Et des soldats à l’intérieur Une fois ce fut une ville Qui leur fit faire un long détour. Tant qu’ils eurent la ville en vue, Ils ne marchèrent pas de jour. Au sud de l’ancienne Pologne, Dans le vent de neige et le froid, On a vu les cinquante-cinq Pour la dernière fois Quand je ferme les yeux, Je les vois qui cheminent Des ruines d’un hameau Vers un hameau en ruines. Je vois au-dessus d’eux, là-haut dans les nuages, Des cortèges nouveaux, des cortèges sans fin ! Avançant avec peine au milieu des vents froids, Ceux qui sont sans patrie et qui vont sans chemin, Qui cherchent le pays en paix, Sans tonnerre, sans incendie, Tout autre que ceux d’où ils viennent, Leur cortège grandit, grandit, Et bientôt dans le crépuscule Il ne reste plus identique : Je vois d’autres petits visages, Espagnols, français, asiatiques ! En Pologne, ce janvier-là, Fut trouvé un chien vagabond Qui promenait à son cou maigre Une pancarte de carton Sur elle était écrit : A l’aide ! Nous ne savons plus le chemin Et nous sommes cinquante-cinq. Vous n’avez qu’à suivre le chien. Si vous ne pouvez pas venir, Chassez-le. Ne tirez pas sur lui, Lui seul connait le lieu. C’était écrit par un enfant. Des paysans l’ont lu. Une année et demie est passée à présent. Le chien est mort de faim.

(Traduction Gilbert Badia et Claude Duchet)

Cela démontre s’il le fallait que la paix est vivable à la condition que l’humain soit réaliste face aux conflits du monde Le Panda

Patrick Juan

 

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