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Autocéphalie pour l’Ukraine – Risque de schisme dans l’Église orthodoxe

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Par le 18 septembre 2018

Guerre de religion orthodoxeSuite à l’envoi de deux exarques de l’Église orthodoxe de Constantinople en Ukraine pour accorder l’autocéphalie à Kiev, l’Église orthodoxe russe vient de lui adresser un avertissement, en coupant toutes les relations diplomatiques avec Constantinople.

Depuis plusieurs mois, des bruits courent sur la volonté du Patriarche Bartholomée de Constantinople d’accorder l’autocéphalie à l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev.

Malgré les avertissements répétés de l’Église orthodoxe russe, et du Patriarche de l’Église orthodoxe serbe, Irénée, sur le fait que cela violait non seulement les lois canoniques mais aussi les règles de fonctionnement de l’Église orthodoxe, et que cela risquait de provoquer une guerre de religion en Ukraine, il semble que Bartholomée soit décidé à aller jusqu’au bout de ce plan. Quitte à provoquer un véritable schisme au sein de l’Église orthodoxe.

Pour comprendre comment on en est arrivé à une situation aussi grave, il faut remonter dans le temps, et analyser la façon dont fonctionne l’Église orthodoxe.

Histoire et fonctionnement de l’Église orthodoxe

L’Église orthodoxe c’est le groupe d’Églises qui se réclament de la théologie et du droit canon des sept premiers conciles de l’Église chrétienne (c’est-à-dire jusqu’au second concile de Nicée de 787). Ce groupe d’Églises s’est séparé de ce que l’on appelle actuellement l’Église catholique lors du schisme de 1054.

L’Église orthodoxe a un fonctionnement qui diffère profondément de celui de l’Église catholique par exemple. Il n’y a pas de pape, pas d’administration unique centralisée. L’Église orthodoxe est une communion d’Églises qui sont indépendantes en termes d’organisation interne (il y a 14 Églises autocéphales orthodoxes actuellement), mais qui sont profondément liées les unes aux autres entre autres en termes de dogme.

Chaque Église autocéphale désigne son primat (un Patriarche, Métropolite ou un Archevêque), et aucune n’a de droits sur une autre. Mais l’Église de Constantinople bénéficie d’une primauté d’honneur liée à l’ancien statut de capitale de l’Empire. Mais il s’agit là que d’une primauté d’honneur, pas d’une primauté de pouvoir.

Certaines de ces Églises sont autocéphales depuis l’antiquité, et ce parce que l’Église avait alors suivi les découpages administratifs de l’empire (pas de notion de pays ici, mais de province administrative de l’empire).

J’encourage mes lecteurs à aller lire l’analyse du père Jivko Panev sur l’autocéphalie et la montée de l’ethno-phylétisme dans l’Église orthodoxe pour comprendre pleinement la différence entre la situation qui prévalait jusqu’au Moyen-Âge et celle qui s’est développée depuis le 19e siècle. L’autocéphalie a changé de sens et est devenu synonyme d’Église nationale, ce qui exacerbe le nationalisme religieux, qui est un danger pour l’unité de l’Église.

Dans l’Église orthodoxe, les décisions importantes doivent être prises en commun, par décision collégiale entre les différentes Églises autocéphales. Et une Église n’a pas le droit d’interférer dans les affaires internes d’une autre Église (un peu comme les États, qui n’ont pas le droit de faire de l’ingérence dans les affaires d’un autre).

Cette notion se trouve dans les canons du Deuxième Concile œcuménique, qui stipule que les évêques n’ont pas le droit de pénétrer sur le territoire canonique d’une autre Église sans invitation. Or, les deux exarques de Constantinople ont été envoyé à Kiev sans l’accord du métropolite Onuphre (qui est le Métropolite légitime de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou et qui leur a refusé le droit de s’immiscer dans les affaires de son Église). C’est donc une violation claire des canons de l’Église !

La règle générale veut que pour qu’une Église obtienne l’autocéphalie, il faut que cette dernière soit reconnue par les autres Églises autocéphales, selon le principe de collégialité des décisions qui est fondamental dans l’orthodoxie.

Ce principe s’illustre parfaitement bien avec le cas ukrainien. L’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev (UOC-KP), née en 1992 d’un schisme avec l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou (UOC-MP), n’a été reconnue par aucune autre Église autocéphale. Ce qui fait que cette Église est non canonique et que pour toutes les autres Églises orthodoxes, seule l’UOC-MP est légitime.

Pour revenir à l’Église orthodoxe russe, ce qui alimente actuellement la demande ukrainienne, c’est qu’en 988, quand le prince Vladimir se fait baptiser et fait baptiser la Rus’ (la future Russie, qui recouvre à l’époque le territoire de l’Ouest de la Russie, une partie de la Biélorussie et de l’Ukraine actuelles), la capitale de l’État est à Kiev.

À cette époque, la Rus’ dépend de l’Église orthodoxe de Constantinople, qui désigne le Métropolite de Kiev. Mais à la fin du 13e siècle, quand la Rus’ s’effondre à cause des invasions Mongoles, les Métropolites de Kiev doivent se réfugier à Vladimir, puis à Moscou, d’où viendra la renaissance de la Rus’ sous son nouveau nom : la Russie. Néanmoins ces Métropolites continueront de s’appeler Métropolite de Kiev et seront toujours désignés par Constantinople.

Puis au 15e siècle, l’Église orthodoxe russe acquiert l’autonomie par accident, à cause de deux facteurs :

1) Le Concile de Florence qui a vu une tentative de rapprocher Constantinople de Rome (c’est-à-dire d’annuler le schisme de 1054 via « l’union de Florence », qui est restée valable jusqu’en 1453). À son retour à Moscou en 1441, après ce Concile, le Métropolite de Kiev, Isidore a promu cette réunification. Mais Isidore et ses volontés de réunification avec Rome n’ont pas été bien accueillis par les Russes. Il a été emprisonné par le Grand Prince Basile II, avant d’être relâché. Isidore fuyant en Italie, et Moscou refusant de demander un nouveau métropolite au Patriarcat de Constantinople à cause de l’union de Florence, la Russie s’est retrouvée sans Métropolite pendant plusieurs années. En 1448, les évêques russes décident d’élire eux-mêmes leur Métropolite, sans en référer à Constantinople. Ce sera le premier Métropolite de Moscou. La communion avec Constantinople sera rétablie après l’abolition de l’union de Florence.

2) Après la chute de Constantinople en 1453, le vide créé a été occupé par la Russie qui se libérait alors du joug Tatar, et a pris une place de premier plan en tant que nation orthodoxe. Elle est alors devenue de manière officieuse la « troisième Rome ».

Un épisode résumé par le Métropolite Hilarion, lors d’une interview :

« On accuse parfois l’Église russe de s’être elle-même proclamé autocéphale : lorsque le métropolite Jonas a été élu, au milieu du XVe siècle, cela a été fait sans l’accord du Patriarche de Constantinople. Mais comment la Rus’ aurait-elle pu recevoir de lui son accord, si le patriarche de Constantinople était tombé dans l’uniatisme, dans l’hérésie ? Il nous a envoyé un métropolite qui commémorait le pape de Rome et qui, après avoir été chassé, est devenu cardinal de l’Église catholique-romaine. »

Ensuite, c’est par une décision collégiale entre les Patriarches de Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem, que la Russie a obtenue l’autocéphalie en 1588, après plus d’un siècle d’autonomie de fait.

Rien à voir donc avec la situation actuelle en Ukraine, où on assiste à la volonté d’hommes politiques et d’une église schismatique et reconnue par personne de prendre la place de l’Église orthodoxe locale officielle en bénéficiant de l’autocéphalie.

Politique et religion, légalité de la demande de Kiev ?

Le premier problème posé par cette demande d’autocéphalie c’est qu’elle n’émane pas du Métropolite Onuphre, qui est à la tête de l’UOC-MP, qui est la seule Église orthodoxe ukrainienne canonique, officielle et reconnue par les autres Églises orthodoxes, et celle qui possède (et de loin) le plus grand nombre d’églises, de monastères et de paroisses en Ukraine.

Cette demande émane de Philarète, « Patriarche » excommunié par l’Église orthodoxe russe, qui est à la tête de l’UOC-KP, Église schismatique, reconnue par personne.

Un « Patriarche » qui bénit des néo-nazis et des criminels de guerre à tour de bras, leur accorde des médailles, et ose cyniquement dire que si les gens du Donbass meurent à cause de la guerre, c’est pour expier leurs pêchés d’avoir voté pour l’indépendance des deux Républiques Populaires. En gros, c’est bien fait pour eux. Une conception fascinante de la religion !

Le deuxième problème c’est que l’autre demandeur de l’autocéphalie, c’est Petro Porochenko, le président ukrainien, qui a fait cette demande au Patriarche Bartholomée, avec l’appui de la Rada (parlement ukrainien).

Or, l’article 35 de la constitution ukrainienne, sépare clairement l’Église de l’État. En clair, ni le président ukrainien, ni le parlement ne sont légitimes et n’ont le droit d’interférer dans les affaires religieuses. La demande venant du président ukrainien est donc totalement inconstitutionnelle !

Donc quand Bartholomée essaye de faire passer la pilule, en prétendant qu’il veut accorder l’autocéphalie à la demande des Ukrainiens, il ment, et il le sait ! Ce n’est ni l’UOC-MP, Église légitime, ni les paroissiens ukrainiens, ni le peuple ukrainien qui ont fait cette demande. Mais un pseudo Patriarche excommunié, et un homme politique ukrainien.

Le tout est très bien résumé par Natalia Vitrenko, qui est la présidente de la communauté des femmes orthodoxes d’Ukraine (merci à Laurence Guillon d’avoir sous-titré cette vidéo).

Ingérence politique et conséquences d’une vision ethnocentrée de la religion

Aujourd’hui, le patriarche Bartholomée arrive avec une version moderne de cette « union de Florence » et semble se prendre pour le pape orthodoxe, ce qu’il n’est pas ! Comme le souligne Alexandre Chtchipkov, « le patriarche Bartholomée est obsédé par l’idée du papisme oriental. Il rêve de devenir le chef unique de toute l’orthodoxie universelle[œcuménique], analogue à l’Église catholique romaine[et à son Pape]. ».

Bartholomée a aussi pris de nombreuses décisions unilatérales en termes de dogme, qui vont à l’encontre des canons de l’Église orthodoxe, et jettent le doute sur les actes et la légitimité du Patriarcat de Constantinople.

Il semble que les vieux démons de Constantinople ressurgissent presque six siècles après cette « union de Florence » qui avait provoqué l’autonomie de fait de l’Église orthodoxe russe, et qui risquent aujourd’hui de semer un chaos encore plus grand dans l’Église orthodoxe à travers le monde.

Et ce qui (ou qui) se cache réellement derrière Bartholomée et cette décision fait couler beaucoup d’encre. Le fait que les deux exarques envoyés à Kiev soient respectivement américain et canadien, et le fait que les États-Unis aient immédiatement soutenu officiellement le fait d’accorder l’autocéphalie à l’Ukraine, semble accréditer les accusations lancées par les services secrets turcs, selon lesquelles Bartholomée serait lié à la CIA !

Dans la droite du ligne de Maïdan et de la volonté des nouvelles autorités ukrainiennes, issues du putsch de 2014, de se séparer de la Russie, Porochenko et Philarète veulent donc obtenir une Église indépendante de la Russie. Sauf que religion et politique ne font jamais bon ménage. La politique des États n’a pas à se mêler d’affaires religieuses et spirituelles. Car c’est le meilleur moyen d‘arriver à une catastrophe.

Surtout quand le « Patriarche » de Kiev, Philarète, a déclaré à plusieurs reprises vouloir exproprier l’UOC-MP de ses églises, laures et monastères s’il obtient l’autocéphalie ! En clair, l’UOC-KP veut dépouiller l’UOC-MP de ses paroisses et de ses paroissiens !

Et pour ceux qui croient qu’il ne s’agit que de mots en l’air, je vous encourage à aller voir ce qui s’est passé en août 2018 dans le diocèse d’Odessa, où les clercs et les fidèles de l’UOC-MP ont été empêchés par des soldats ukrainiens de se rendre dans l’église des saints Cyrille et Méthode de l’Académie militaire (qui appartient pourtant à l’UOC-MP), pour célébrer l’office, pendant que les aumôniers de l’UOC-KP entraient dans l’église (qui ne leur appartient absolument pas) ! Un viol total, permis grâce à la complicité des autorités de Kiev et de l’armée !

Si cette fois, les paroissiens de l’UOC-MP n’ont pas réagi de manière violente pour ne pas jeter d’huile sur le feu, il risque d’en aller tout autrement, lorsque ces vols d’églises (qui ont déjà commencé un peu partout en Ukraine) se multiplieront.

Une crainte exprimée par le Métropolite Hilarion, président du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou, et que je partage.

« Nous pouvons nous attendre à tout, à ce que les schismatiques prennent sous leur contrôle d’importants monastères tels que la Laure des Grottes de Kiev ou la Laure de Potchaïv. Les orthodoxes se mettront alors à défendre ces lieux saints et une effusion de sang pourrait avoir lieu », a-t-il indiqué.

L’Église orthodoxe polonaise a elle aussi commenté la situation, appelant à régler tout cela par le dialogue et une approche collégiale, et surtout, il rappelle « qu’il existe plusieurs Églises schismatiques en Ukraine, qui doivent se repentir et revenir aux canons de l’Église orthodoxe. Alors seulement il sera possible de discuter de l’octroi de l’autocéphalie. »

Devant la gravité de la situation, l’Église orthodoxe russe a donc décidé de sortir le « carton jaune », pour faire comprendre à Bartholomée qu’il va trop loin. Cet avertissement a pris la forme suivante :

1. Suspension de la commémoration liturgique du Patriarche Bartholomée de Constantinople.
2. Suspension de la concélébration avec les exarques du Patriarcat de Constantinople.
3. Suspendre la participation de l’Église orthodoxe russe à toutes les Assemblées épiscopales, aux dialogues théologiques, aux commissions multilatérales et aux autres structures présidées ou co-présidées par les représentants du Patriarcat de Constantinople.

Le Saint Synode de l’Église orthodoxe russe s’est aussi fendu d’une déclaration qui remet les points sur les i concernant l’aspect historique de cette affaire, avant de souligner l’aspect anti-canonique des décisions récentes de Bartholomée, dont celles sur l’autocéphalie pour l’Ukraine, qui viole d’ailleurs totalement les promesses qu’il avait faites à Onuphre en 2016, et se finit sur une menace claire de ce qui arrivera si Constantinople ne fait pas marche arrière.

« Dans le cas où le Patriarcat de Constantinople poursuivrait son activité anti-canonique sur le territoire de l’Église orthodoxe ukrainienne, nous serions contraints à rompre totalement la communion eucharistique avec le Patriarcat de Constantinople. L’entière responsabilité des conséquences tragiques de cette division reposera personnellement sur le patriarche Bartholomée de Constantinople et sur les hiérarques qui le soutiennent. »

Pour dire les choses plus clairement, si Bartholomée ne renonce pas à son plan, on risque d’assister à un schisme au sein de l’Église orthodoxe mondiale. Car en plus de l’Église orthodoxe russe, d’autres, comme l’Église serbe, pourraient se rallier à la position de Moscou. Ce qui ferait éclater l’unité de l’Église orthodoxe.

Il faut croire que c’est là le but recherché par Bartholomée (et ses patrons américains) : torpiller l’Église orthodoxe à coup de décisions anti-canonique et de soutien à toutes les Églises schismatiques afin de la faire imploser.

En plus de mener la guerre contre la Russie sur les plans politiques (ingérences, révolutions colorées), et militaire (soutien actif à des pays qui mènent des guerres civiles aux portes de la Russie, encerclement de la Russie par l’OTAN), les États-Unis veulent y ajouter un volet religieux en tentant de détruire l’Église orthodoxe et de provoquer une guerre de religion en Ukraine.

Le seul espoir qu’il reste est que les autres Églises autocéphales se rallient à Moscou et que Constantinople se retrouve isolée de fait. Ce serait le seul moyen de réduire les conséquences désastreuses de ce schisme à l’échelle globale, et de pousser Constantinople à revenir à la raison, et au droit canon.

Sans cela, une guerre de religion éclatera en Ukraine, et l’Église orthodoxe se trouvera profondément destabilisée.

Christelle Néant

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