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40 ans après Tchernobyl

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40 ans après Tchernobyl

Quarante ans après la catastrophe, l’historienne franco-russe publie un livre analysant la mine d’archives du KGB sur la centrale. Elle souligne à quel point le nucléaire peut être une énergie dangereuse, surtout en cas de guerre, comme celles qui font rage en Ukraine et en Iran.

Après la catastrophe de 1986, un sarcophage de confinement a été installé autour du réacteur accidenté. Le 26 avril 1986, à Tchernobyl, en Ukraine, survenait la plus grosse catastrophe nucléaire de tous les temps. C’était il y a quarante ans. L’historienne franco-russe Galia Ackerman, chercheuse associée à l’université de Caen et spécialiste de l’Ukraine et de l’idéologie de la Russie post-soviétique, connaît parfaitement le sujet, pour s’être rendue une dizaine de fois à Tchernobyl et dans les territoires contaminés par le désastre, notamment en Biélorussie. Après Traverser Tchernobyl, elle vient de publier chez le même éditeur un ouvrage saisissant, le KGB à Tchernobyl. Une plongée inédite dans les archives ukrainiennes.

Pour la première fois se trouvent ici analysés une myriade de rapports et correspondances internes « strictement confidentiels » des services secrets soviétiques consacrés à cette infrastructure stratégique de l’ex-URSS. Publiés en 2019 par les services de sécurité ukrainiens, ils rendent compte de la surveillance des travaux de construction de la centrale au début des années 1970, puis de son fonctionnement et de la gestion post-catastrophe. Glaçants, souvent tragicomiques, ils permettent de porter un regard nouveau sur celle-ci. Et de rappeler que le nucléaire est une énergie dangereuse, surtout si, comme aujourd’hui en Ukraine ou en Iran, les infrastructures sont menacées par les guerres, souligne Galia Ackerman à Paris.

Le monde commémore ce 26 avril les 40 ans de la catastrophe de Tchernobyl. Que peut-on dire de cet événement, avec le recul ? Il a traumatisé une bonne partie de l’humanité, à cause du nuage radioactif qui a touché beaucoup de pays, dont la Turquie, l’Inde ou la France. Et il reste la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire mondiale, mais aussi l’une des plus grandes catastrophes industrielles, en termes d’étendue de la contamination et en nombre de morts indirectes et non immédiates. Cela a été le cas bien sûr dans les régions lourdement contaminées, un quart du territoire biélorusse et une partie importante de l’Ukraine, surtout pour les personnes qui ont participé aux travaux de décontamination, de « liquidation » de la centrale et de construction du sarcophage autour du réacteur accidenté. On estime que parmi les « liquidateurs », environ 200 000 sont morts prématurément. Mais c’est en réalité l’ensemble de la population des territoires contaminés qui a été touchée, ce qui est impossible à quantifier précisément. Le bilan humain de la catastrophe, le nombre total de morts et de malades, reste inconnu.

D’abord, tous les « liquidateurs » n’ont pas été répertoriés. Il devait en fait y en avoir autour d’un million. Une bonne moitié venait de régions de l’Union soviétique qui sont devenues des pays indépendants après 1991, et leur trace a été perdue. Les médecins avaient ordre de ne pas déclarer le vrai diagnostic : les personnes souffrant d’irradiation aiguë étaient officiellement atteintes de dystonie neurovégétative, un trouble du système nerveux, et n’ont donc jamais été consignées comme victimes. On l’a vu après le passage du nuage dans certaines régions françaises, une hausse des cancers et autres maladies de la thyroïde à cause de l’iode radioactif, avec un surnombre de ces maladies en France de l’ordre de 15 000 à 20 000 personnes. impossible d’établir un lien direct, au cas par cas, entre la maladie et le nuage radioactif.

Idem pour le césium 137, qui est absorbé par le sol, puis les plantes et les animaux d’élevage. Au fil des années, les petites doses de radioactivité contenues dans la nourriture s’accumulent dans le corps, jusqu’à causer toutes sortes de pathologies, notamment cardiovasculaires. Vu en Biélorussie, les gens étaient tous contaminés, surtout les plus pauvres contraints de consommer les champignons, baies et gibier locaux. Malgré les travaux du chercheur biélorusse Youri Bandajevsky, l’Organisation mondiale de la santé n’a jamais reconnu l’influence des petites doses d’irradiation continue sur des années. Peut-être parce que cela gênait trop les puissances nucléaires, même occidentales. L’ampleur de la catastrophe de Tchernobyl est occultée parce qu’elle est étalée dans le temps. Et ses conséquences sont loin d’être derrière nous.

Dans le contexte du changement climatique causé par les énergies fossiles, le nucléaire apparaît comme un danger moindre. Mais la bonne réponse serait avant tout d’économiser et de mieux utiliser l’énergie. Car on ne peut pas remplacer toute notre consommation de pétrole, gaz et charbon par du nucléaire, qui reste une technologie extrêmement dangereuse et coûteuse.

La mémoire s’émousse. Toute une génération a à peine entendu parler de Tchernobyl. On oublie qu’un accident nucléaire peut causer d’immenses dégâts et à très long terme, des milliers voire des millions d’années. Fermer une centrale trop vieille suppose d’énormes travaux qui coûtent très cher. On n’a pas encore trouvé comment stocker les déchets radioactifs de façon pérenne.

À cela le réel danger lié aux guerres. Comme en Iran, où la centrale de Bouchehr a été visée ces derniers mois par des frappes américano-israéliennes. Ou en Ukraine, où se trouvent quatre centrales. L’armée russe occupe celle de Zaporijia, la plus grande d’Europe. Elle a aussi occupé Tchernobyl en mars 2022, miné le terrain et creusé des tranchées sur le site toujours hautement radioactif de la « forêt rousse », surnommée ainsi car les arbres sont morts d’un coup après la catastrophe. Un drone russe a endommagé en février 2025 l’enceinte de confinement de la centrale, construite en 2016 pour protéger les vestiges du réacteur accidenté sous son sarcophage et permettre le démantèlement de ce dernier.

L’ONG Greenpeace a alerté sur les conséquences de cette attaque, qui fait courir au sarcophage « un risque accru d’effondrement ». Le directeur de la centrale a lui aussi souligné que la situation était très « dangereuse » …Oui, car le sarcophage, bricolé à la hâte juste après l’accident, est fissuré. D’où la construction de cette nouvelle arche de confinement, qui a coûté les yeux de la tête. Elle a subi des dégâts, il y a un vrai risque que la radioactivité s’échappe. Mais de toute façon, même celle-ci ne devait durer que 100 ans. C’est si peu par rapport à la temporalité du nucléaire, dont l’échelle est géologique. Qu’apportent les archives du KGB ?

Ce type de documents « internes », qui révèlent la cuisine, les coulisses du KGB, n’avait jamais été publié avant. Plans de recrutement des agents, instructions qui leur sont données, techniques de suivi, etc., c’est une mine. Dans mon livre, j’analyse un rapport incroyable datant du lendemain de l’accident : l’antenne locale du KGB, craignant d’être accusée d’un manque de surveillance, relate comment, les trois années précédentes, elle a dûment recruté de nouveaux agents, organisé des rencontres dans des appartements secrets, élaboré des plans de défense de la centrale contre d’éventuels espions étrangers ou saboteurs, etc.

Ce texte à lui seul montre comment le KGB fonctionnait et quelle était la mentalité de ses membres, dans les années 1970 et 1980. Ils vivaient dans un monde parallèle, très détaché de la réalité, où l’Union soviétique était entourée d’ennemis, y compris intérieurs, qui essayaient de percer les secrets et de saboter les réalisations socialistes. Et il fallait à tout prix lutter contre ça, traquer les « saboteurs ». Une obsession surréaliste. Ceux qui racontaient des blagues « antisoviétiques », qui faisaient une remarque désobligeante vis-à-vis du parti ou correspondaient avec l’étranger étaient tous observés, écoutés, leurs lettres étaient lues. Ils étaient parfois convoqués. On menait des conversations dites « prophylactiques » pour éviter toute récidive. En tant qu’objet stratégique, la centrale était sous surveillance totale, comme la ville de Pripiat, où logeait le personnel.

Le KGB surveillait des catégories d’emblées suspectes, héritées de l’époque stalinienne : chinois et allemands soviétiques, juifs, baptistes, évangélistes, nationalistes ukrainiens… Ils ne trouvaient rien sur eux, et le notaient. Tout cet appareil consacré à la vaine et tragicomique recherche de « saboteurs » tournait dans le vide. C’était le signe du déclin du régime, et plus le temps passait, plus ça devenait visible. Avant la catastrophe, le KGB local a tout de même informé sa hiérarchie.

Et là, ils étaient dans la réalité. Le gouvernement soviétique avait pris le risque de construire à Tchernobyl des réacteurs RBMK dénués d’enceinte de confinement, faute d’avoir les moyens techniques de construire des modèles similaires à ceux de l’Occident. Mais Moscou, en plus de ses barrages hydroélectriques et de ses ressources fossiles, voulait à tout prix du nucléaire civil, question de prestige international. D’emblée, la construction de la centrale avait été confrontée à de lourdes et très nombreuses défaillances techniques. Les « organes » du KGB signalaient toutes les failles et anomalies à leurs supérieurs, au Parti et aux différents ministères : mauvaise qualité des matériaux, retards dans leur livraison, pénurie de main-d’œuvre, recrutement de personnel insuffisamment qualifié, mauvaise organisation du travail, désir d’augmenter la productivité au mépris de la sécurité, violation des normes techniques, vols de matériaux, outils et pièces détachées… Ils ont averti que les voleurs, en emportant leur butin radioactif, contaminaient l’environnement. Dès le démarrage de la centrale, les accidents et arrêts d’urgence se succèdent. Tout cela est noté, signalé. Un document de 1981 rapporte même la présence d’un élevage industriel de poissons destinés à la consommation dans les bassins de refroidissement de la centrale. Le KGB tire la sonnette d’alarme face à cette source de contamination de la population. En vain. Pourquoi les autorités soviétiques ont-elles ignoré ces alertes ?

Parce que dans les années 1970 et 1980, le KGB était certes toujours « les yeux et les oreilles du Parti », mais il n’avait plus de réels pouvoirs, le cerveau ne fonctionnait plus. Le régime était en déclin, souffrait de gabegie, de corruption, de désorganisation croissante. Le système était si défaillant et incurable qu’on s’étonne, en lisant ces archives, qu’une catastrophe majeure ne se soit pas produite plus tôt. Et puis, il y avait la culture du secret : s’il se produisait un accident dans une centrale, par exemple à Leningrad, les autres n’étaient pas mises au courant, ce qui empêchait les retours d’expérience. Après l’accident, c’est cette culture du secret absolu qui a prévalu…

Le KGB sait tout, consigne tout : les niveaux effarants de radiation et de contamination des aliments, le nombre de personnes soignées dans les hôpitaux, celles présentant des signes du syndrome d’irradiation aiguë. Il sait aussi que les uniformes portés par les enfants lors des festivités du 1er mai 1986, maintenues sur ordre de Mikhaïl Gorbatchev à Kyiv, à 110 km de la centrale, sont contaminés, donc les enfants aussi. Mais il s’échine à cacher les causes et conséquences de la catastrophe. Instruction est donnée à tout le réseau de rapporter deux fois par jour sur « les bavards », c’est-à-dire les gens qui essaient de raconter ce qu’ils ont vu ou entendu sur l’accident. Il fallait faire taire les médecins, les soignants, les évacués, ceux qui fuient la zone, tous les témoins. Le KGB ment sur les niveaux d’irradiation, le nombre de victimes, la viande contaminée est envoyée dans toute l’Union soviétique… L’idée est de ne pas semer la panique.

Aujourd’hui, le régime de Vladimir Poutine est tout aussi opaque. Craignez-vous que l’histoire se répète ? On ne peut pas l’exclure. Il y a exactement le même secret en Russie, oui. Le journalisme d’investigation est devenu totalement impossible. Je pense même que les conséquences pour celui ou celle qui voudrait enquêter sur une centrale nucléaire russe ou une « ville fermée » liée à l’industrie nucléaire ou militaire seraient plus lourdes que dans les années 1980. La personne serait accusée d’espionnage et purgerait de longues années de prison. Par ailleurs, comme à l’époque, l’industrie russe souffre cruellement d’un manque de personnel qualifié. La guerre en Ukraine n’a fait qu’aggraver la situation.

Sources archives Les Voix du Panda

Diverses sources mondiales.

Le Panda

Patrick Juan

6 réflexions sur “40 ans après Tchernobyl

  • Guerre au Moyen-Orient : où en est vraiment le programme nucléaire de l’Iran ? Les ambitions en matière d’énergie atomique du régime des mollahs demeurent au cœur des préoccupations américaines, alors que la reprise des négociations entre Washington et Téhéran est toujours incertaine.

  • Donald Trump s’est voulu rassurant, jeudi 23 avril. « Non, je ne l’utiliserai pas. Il ne devrait jamais être possible pour quiconque d’utiliser l’arme nucléaire », a déclaré le président américain lors d’un échange avec la presse, à la Maison Blanche. Reste pourtant que, onze jours plus tôt, après 20 heures d’échanges infructueux, le vice-président américain J.D. Vance avait quitté l’hôtel Serena de la capitale pakistanaise, Islamabad, sans avoir obtenu de concession lors de sa rencontre avec des responsables iraniens, et sans en avoir lui-même concédé.

  • Washington demande un moratoire sur le programme nucléaire iranien : la dilution de son uranium enrichi à 60 % – la fameuse «poussière nucléaire» évoquée par Donald Trump – ou même son transfert à l’extérieur de l’Iran. En contrepartie, le régime des mollahs pourrait obtenir une levée des sanctions qui pèsent sur le pays, et le dégel de certains des avoirs des Gardiens de la révolution. Voilà pour l’équation.

    L’Iran peut-il fabriquer une bombe ?

    «On ne sait pas exactement de quelle quantité d’uranium enrichi dispose l’Iran. Les derniers chiffres de l’AIEA [Agence internationale pour l’énergie atomique, ndlr] dont on dispose remontent à juin 2025, et il est très difficile d’évaluer les dégâts qui ont été faits aux installations iraniennes au cours de la guerre des douze jours [en juin 2025], puis au cours du conflit actuel», explique Jean-Louis Lozier, chercheur à l’Institut français des relations internationales et spécialiste des questions nucléaires. Il y a presque un an, l’Iran disposait donc de 441 kilos d’uranium enrichi à 60 %. Ce stock était réparti entre les sites de Natanz, Fordo et Ispahan. «Mais il n’est pas exclu qu’il existe d’autres sites secrets», ajoute le chercheur.

  • En juin 2025 comme en février 2026, le déclenchement des opérations israélo-américaines contre le régime de Téhéran a été justifié par la menace, présentée comme imminente, de la fabrication d’une bombe nucléaire. Une ligne rouge pour Washington et Tel-Aviv. «La finalité d’un taux d’enrichissement à 60 % ne peut être que militaire, assure Jean-Louis Lozier. Mais pour fabriquer une bombe, il faut de l’uranium enrichi à plus de 90 %. Et l’Iran était assez loin de cela. Du moins, les notes de renseignement occidentales estiment que la décision politique n’avait pas été prise.»

    L’état des centrifugeuses nécessaires à un tel enrichissement n’est, là aussi, pas connu, depuis la guerre des douze jours et la dernière visite des experts de l’AIEA. De même que la capacité des Iraniens à remplacer les ingénieurs assassinés durant ces opérations. «Quand bien même l’Iran aurait pu fabriquer une bombe rustique, il faut pouvoir la miniaturiser, la mettre au bout d’un missile et la détonner, poursuit le chercheur. Et là encore, les Iraniens étaient à des années de pouvoir atteindre un tel stade.»

  • Diluer, ou évacuer la « poussière»

    Reste à savoir quoi faire de cette «poussière» nucléaire. Donald Trump avait un temps évoqué l’idée d’aller récupérer l’uranium enrichi par la force. «Ce serait probablement l’opération d’enlèvement d’uranium la plus complexe de l’histoire. […] De nombreuses incertitudes subsistent en raison des attaques américaines de juin, des impératifs logistiques, des risques sécuritaires», prévenait Andrew Weber, un ancien responsable du Pentagone, le 19 avril dans les colonnes du Wall Street Journal. «Cet uranium est un trésor de guerre. Je ne vois pas pourquoi les Iraniens accepteraient de s’en séparer volontairement», complète Jean-Louis Lozier.

  • «Selon des personnes impliquées dans les [dernières] négociations, Téhéran a proposé de diluer l’uranium hautement enrichi à 60 % jusqu’à un niveau de 20 % maximum […], croit encore savoir le Wall Street Journal. Mais pour fermer définitivement la porte aux perspectives de l’Iran de développer des armes nucléaires, les experts affirment que l’uranium enrichi à 60 % devrait être exporté, et potentiellement l’uranium enrichi à 20 % également.» Lors des négociations à Oman en février, avant le début du conflit, l’idée d’une dilution des stocks actuels pour les ramener à des niveaux d’enrichissement utilisés dans le nucléaire civil était déjà sur la table.

    En 2015, suite à l’accord passé entre le régime iranien et l’administration américaine de Barack Obama (torpillé par Donald Trump en 2016), 11 tonnes d’uranium enrichi à 20 % avaient été expédiées vers la Russie, en échange d’une levée des sanctions qui pesaient sur le pays. L’Iran avait alors accepté de plafonner l’enrichissement de son uranium à 3,67 %, et de se limiter, pour quinze ans, à 300 kg de stocks. On en est loin.

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